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Un lycéen en voyage d'étude théâtre à Paris

mer, 03/15/2017 - 13:15 -- Lea Abi Nader
Mercredi, Mars 15, 2017 - 12:00

 

Quand on parle de Paris, on pense directement à la Tour Eiffel, aux immeubles Hofmanniens, au quartier latin et à la flopée de proches qui s'y sont exilés, revus pour la dernière fois l'été dernier ou il y a quinze ans. Si on se permet une métaphore qui sera tout à sa place, ces petits détails constituèrent l'assiette du voyage de théâtre, surtout si les proches en question ont eu madame Husseini pour professeur de théâtre entre 1997 et 2015.

Mais avant de nous plonger dans un descriptif quelque peu exhaustif du récit de nos aventures, prenons le temps de réfléchir à ce pays dans lequel nous entrions, le pas gai et réjoui, depuis le couloir de l'aéroport Charles De Gaulle, entre les publicités sur le monde de demain et deux tours de tapis automatiques, plongés dans le bruissement confus des valises, du mandarin et des consignes en file d'attentes.

La France, le pays des droits de l'homme, la Marianne qui revêt au travers des années le chemisier serré des débats publics, la France, une démocratie suivie d'un cortège de points d'interrogation, de gauche à droite et de droite à gauche, la France, debout la nuit sur la place de la république et couché la journée quand on lui demande de voter, la France, État d'urgence, le tout scandé sur des anaphores Hugoliennes, voici ce que chantaient les livres et les émissions de télé alors que nous filions, obscurs, dans la nuit solitaire, à travers les autoroutes, les voitures et les moteurs qui valurent à leur concepteur peut-être le centuple de ce que reçoit le serreur  du boulon 34 à l'arrière, venu à Guangzhou l'année dernière avec l'espoir d'une nouvelle chance. Portés au travers des différents champs de l'univers, encore perdus entre deux couches de mélatonine, nous gravitions sur la terre, accompagnés du monde, alors que les déterminismes sociaux préparaient à l'avance ce que nous retiendrions des pièces. Et pourtant. Alors que nous visitions le musée Picasso, circulant du regard entre les Modigliani et les cubismes à plat ou en relief, alors que nous évoluions parmi les élèves de maternelle sagement assis, attentifs aux explications des pédagogues, il ne pouvait cesser de poindre en nos cœurs un sentiment étrange. La statue de ‘La Plongeuse’, les premiers essais impressionnistes du maître du cubisme, les corps de femmes émincés dont on devinait tout juste le visage, tout cela reposait dans un pays en mouvement. Peut-être qu'on aura beau enseigner aux élèves où se trouve la beauté des corps nus sur la plage, qui entre un triangle et une sphère, s'aiment et s'entredévorent, peut-être qu'on aura beau leur faire contempler les statues éternellement figées dans l'amorce d'un pas qu'elles ne réaliseront jamais, peut-être que cela seul ne changera rien. Un enfant est curieux par nature : on n'a qu'une enfance pour poser toutes les questions du monde. Mais quelque chose de déçu, après la maturation, revient sobrement entre deux réflexions : quelle que soit la réponse que je donne, le savoir que je procure, le problème que je résous... il subsistera des gens pour croire au contraire. Pourquoi donc subsisteraient-ils si l'on sait expliquer les mythes au point de pouvoir changer notre ADN pour supprimer des maladies génétiques et éradiquer la malaria ? Ce savoir que je maîtrise, est-il seulement mien ou m'a-t-il été vendu ? Ai-je fais... un pacte pour le recevoir ? Un pacte... avec qui ?

Ces questions ne se répercutaient peut-être pas dans nos têtes alors que nous entrions dans le théâtre de la Colline, naviguant entre les résidence, une pizzeria ma foi fort sympathique et les tombes moussues du Père Lachaise, devinant les noms à moitié effacés de tel ou tel illustre personnage que le fracas de l'histoire avait trop vite transformé en une marche supplémentaire de l'escalier du progrès. Entre les pierres tombales qui m'entouraient, il m'est venu à l'idée d'enregistrer l'ambiance sonore dans laquelle j'étais plongée. En allumant l'enregistreur de mon téléphone, j'eu un sursaut en regardant la ligne de pixels absolument plate que dessinait l'écran. J'avais oublié que ce que je voulais enregistrer, c'était le silence des pierres autour de moi.

Il fait bon dans les salles de théâtre, si bon qu'après une longue journée suivant une nuit blanche, on pourrait s'y endormir. Ceci dit ce n'était pas une sieste qui nous attendait : après une rencontre avec un des comédiens sur la pièce, riche en information et en recommandations aux spectateurs, ce fut littéralement la visite de fond en comble et de long en large : du gril à l'orchestre amovible se rangeant sous les gradins, des loges à la porte dans la paroi en verre du bâtiment pour accueillir le matériel en passant par les cintres, ce furent dix-sept mètres de haut en bas pour nous donner l'idée de l'immense dispositif qui se cache pour faire apparaître un bureau, un chaos, un compositeur politicien ou une chercheuse en génétique qui, à onze heures ce matin, donnait une conférence, et est retrouvée, le soir, en étrange compagnie, incapable de vouloir revenir à son poste, désespérant sur son travail, son rôle, et sa fille qui scandait tout juste avant : « Nous étions, rien, une infinité de rien, c'était magnifique, tu aurais dû voir ! ».

 

La pièce s'est tue. La larve s'était transformée en papillon, et nos esprits en nuage trouble. Alors que la salle éclatait en applaudissement, il subsista quelque chose dans nos interrogations. Angelus Novus – Antifaust. Il arrive que le savoir nous taquine, et que face à l'absence de conséquences, nous nous réfugions loin de la tempête du progrès, avec nos démons, dans un monde sans limites fait de riens libres et sauvages. Peut-être un peu trop pour pouvoir être clairs. Mais on s'en fichait. Il n'y avait que le rien en dedans de nous et la force d'une armée de girouettes.

 

Enfin, je m'égare. Pour revenir aux faits, Angelus Novus – Antifaust fut très bien reçu par une majorité aisément contestable mais n'a pas manqué de nous plonger dans un monde onirique, au plus fort sens du terme. Mais ce n'était pas fini. On venait d'appeler des questions, nous allions visiter une solution, elle aussi tirée d'un rêve, semée entre deux arbres au beau milieu du bois de Vincennes. Pour arriver à ce morceau d'utopie tombé du ciel, il faut emprunter la voie de l'art, traverser le Centre Pompidou puis prendre l'Exposition Magritte avant de saisir son ticket de bus pour Pondichéry. Faites bien attention, dans le Centre Pompidou, d'aller à gauche, sur l'escalateur : vous profiterez d'une vue qu'on est loin d'avoir dans l'ascenseur. Prenez un ancien élève en passant, ça sert toujours pour se réchauffer le cœur. La circulation à Pompidou est généralement fluide : prenez le temps de faire un tour par la salle d'Ubu Roi, mais garde à y dépenser trop de temps, vous arriveriez en retard à l'exposition Magritte... Une fois en dehors de la Banlieue de Pompidou, pensez à vous dépêcher : les gardes du palais de l'utopie sont très ponctuels, dit-on, et ferment les portes à l'heure pile de la représentation.

Quand on vit dans un monde qui connait la violence, on se demande souvent quelle est la solution à tout ça. Le trajet que nous avions suivi semblait quelque peu exotique, mais c'était la seule piste de réponse qui s'était offerte à nos yeux : ni la subtile démesure de Magritte, ni les abstractions complexes de l'exposition permanente ne m'avaient sorti de mes interrogations sur le monde, la politique, et la guerre qui flottait, invisibles, par dessus les militaires sillonnant les rues. En descendant du bus, nous posions le pied dans un royaume éloigné de tout cela. Un petit sentier de gravier nous conduisit au port d'où nous partirions pour Pondichéry. Nous fîmes la rencontre de deux acteurs, qui nous expliquèrent le fonctionnement du bord.

Il est déjà arrivé à n'importe qui, par moment, de cesser d'écouter ce qui est raconté pour laisser ses pensées flâner entre Shiva et Brahma. Il arrive que ce soit quelques fois entre Damas et Alep. En regardant la beauté de la vie, on ne peut que s'attrister en voyant le monde se détruire. Mais la tristesse rend faible -et la division aussi. Il existe quelque part des personnes convaincues de l'inutilité de l'art, et, en ce moment, elles pourraient avoir des raisons de le penser, mais nous saurions tous qu'elle se trompe. Il y a bien des élèves qui nous reprochent de gaspiller notre précieux temps d'études en des activités qui n'amélioreront pas notre moyenne de maths. Qu'y a-t-il à devoir répondre à ça ? Une dissertation en quatre pages ? C'est alors que dans nos pensées prises de gêne sont venus des rires. Et une particularité du rire, c'est que c'est la même chose en Tamoul, en Arabe, en Anglais, en Français, en Japonais et en Russe. C'est la même chose que connaissaient Shakespeare et Tchekhov. Cela faisait longtemps que nous n'avions pas rit. Des hommes machines, avec des cœurs machines, voilà ce qui arrive quand on supprime l'art et le théâtre. Voilà ce que scandait « Abou Charles Al-Chaplin », debout sur scène au milieu des dieux du Mahabharata, une troupe de théâtre en détresse et des femmes se battant pour leur droits, persistant à appeler, malgré deux attentats à son encontre, à l'unité des peuples et la concorde universelle.

 

Qu'est-ce qu'on en retient ? De l'espoir, celui qu'il faut pour réparer le monde. Et, en nous retournant, nous dîmes au revoir à Mnouchkine et sa cartoucherie, à Une Chambre en Inde, à sa fabrique colorée de rêves et d'espoir.

 

S'il y a quelque chose dont il est absolument nécessaire de s'occuper pendant les voyages scolaires, ce sont les parents. Un message au matin, un message au soir, de quoi les tranquilliser pour la journée, et surtout, faire part de notre plaisir. C'est étonnant ce que les parents s'inquiètent facilement. L'esprit humain joue souvent, s'inquiète avec des idées toutes faites. Il nous faut tous un peu d'irrationalité en ce bas monde pour pouvoir s'attacher à ce dont on ne sait rien. Car après tout, si on se demandait à toute heure de la journée où sont ses enfants en ce moment, que font-ils, sont-ils sains, saufs, en bonne forme, est-ce bien lui qui me répond, et autant d'autres interrogations absurdes... le monde ne serait plus ce qu'il est. D'ailleurs, qui vous dit que c'est bien un élève du voyage qui écrit ces lignes ? Enfin, reprenons... C'était dénués du moindre doute que nous allongions le pas dans la Comédie Française, tout excités de s'approcher du siège de tant de siècles de littérature amassée ici par les époques. Entre les marbres, les balcons, les bustes des Pères de l'écriture dramaturgique, on pourrait facilement peiner à leur rendre tout ce qu'on leur doit, des plus illustres écrits aux plus audacieuses innovations. Si du moins on leur accordait la paternité de ces textes sans le moindre doute... Nous nous installâmes dans les sièges et, le regard posé sur la fixité fine et tendue de la scène, laissâmes couler la pièce jusqu'à sa fin... où l'avons-nous fait ? Il peut être facile de croire voir le revers d'un compte-rendu quand brusquement son auteur se met à utiliser la première personne du pluriel au passé simple. Quoi qu'il en soit, il me semble que c'est bien des applaudissements qui surgirent à l'adresse des acteurs -si c'étaient bien eux qui étaient sur scène. Ce que nous avions vu, c'était l'histoire d'un père qui ne sait s'il l'est vraiment car nul ne peut le savoir. Et là encore, je ne me rappelle plus si ce sont bien mes mots ou la paraphrase confuse d'une brochure vue ailleurs... Père, d'August Strindberg avait tracé sur les planches un doute qui, à travers les rouages de la raison, avait eu le temps d'éclater une famille -naturelle ou recomposée, là est la question.

Une nuit et un petit-déjeuner plus tard, ce fut avec beaucoup de joie que nous avons rencontré une comédienne de la pièce. Après un entretien bien rythmé et riche en questions -avec des réponses, ne vous inquiétez pas- clôturé d'une photo en souvenir sous le buste de Molière... Ne me faites pas aussi facilement confiance, j'allais oublier un énorme détail : entre notre arrivée et l'entretien, il y eut une somptueuse visite de la Comédie Française -qui, à ce titre, aurait très bien pu s'appeler Musée National de l'Art du Théâtre. Entre les tableaux de personnages et les bustes innombrables, ce fut une magnifique visite qui s'offrit à nous, agrémentée de quelques anecdotes et d'informations surprenantes quant au fonctionnement bourdonnant de cette célèbre maison.

C'est sans trop de tristesse que nos pas s'éloignèrent d'elle, car ils allaient en retrouver le feutre rouge des balcons suspendus le soir même. Et quel soir ! Je ne me souviens plus exactement de ce qui s'est passé entre ces deux instants. Des visites dans le beau Paris, peut-être, un Paris qui avait risqué de ne plus l'être. Nous avons tous connu cette sensation de quitter un pays pour un mois puis d'y revenir, pris de l'illusion qu'une seule semaine se soit déroulée pendant notre absence, comme si le paysage qu'on abandonnait se figeait jusque réanimation. Peut-être un paysage qui pèse encore sur les épaules de notre honneur d'espèce humaine avait tenté de reprendre sa vie, aux dernières nouvelles. Un paysage qui, malgré la connaissance qu'on en a, reste redouté à notre époque, avec un nouveau visage, autant dire un nouveau masque factice, mais la même essence : La violence. Une violence laide et ignorante, une violence réfugiée dans la peur des autres et la terreur qu'on cherche à provoquer chez eux. Nous savions qu'au Liban ou en France cela ne changeait rien, désormais. Dans le passé ou aujourd'hui, aujourd'hui ou demain, le doute subsistait encore. On croit souvent revoir naître une recherche de pouvoir, quelques fois, gérée par des personnes à l'égo dégénéré, une lutte acharnée pour arriver à ses fins, en cherchant à pulvériser les contestations. Entre le passé et le présent peuvent resurgir des tensions entre alliés, entre « blocs », entre personnes de bonne famille à la tête d'une fortune, d'une responsabilité et d'une humanité. Entre Beyrouth et le Bataclan se dessinaient des complots, des attentats, des meurtres, des dégénérescences, une folie grandissante qui emporte tout sur son passage, un homme étouffé, un homme qui se recouvre des cendres des personnes qu'il a tuées, un homme qui, debout sur la scène, mitraille la foule des spectateurs. Rajoutez deux caméras circulant sur la scène et retransmettant leur image sur un grand écran, et vous obtenez Les Damnés.

 

Le sommeil fut un peu dur à gagner, ce soir-là, encore pris de cet instant où, ne sachant quoi faire, certains s'étaient à moitié accroupis sous les sièges.

 

Si vous avez eu le courage de lire cet étrange compte-rendu jusque là, peut-être dois-je alors prendre le temps de m'excuser (ou pas)... Non, vous ne vous y attendiez peut-être pas, et non, je ne vous servirai pas le magnifique pavé frigide de dix lignes qu'on vous avait promis. Situation fort fâcheuse, vu que je contre vos attentes sans le moindre remord -et vous me permettrez, en fin de compte, sans la moindre excuse. Tenez, en ce moment même, il est fort à parier que je suis en devoir de vous raconter la dernière journée et nos impressions sur la pièce de théâtre. Et si je ne le fais pas, je vous dois une dette, du latin debere, qui signifie... devoir. Se défaire arbitrairement d'un devoir, ce serait donc le conserver en dépit de tout, sous peine de ressentir de la culpabilité, Schuld, en allemand, exactement le même mot utilisé pour désigner la dette dans la langue de Goethe. Me voilà donc tout culpabilisé de vous ravir si cyniquement ce dernier temps de notre voyage, non content de mettre à terre les conventions classiques des comptes rendus scolaires. Mais seulement, y'a-t-il une quelconque force qui me pousse à rembourser ma dette ? Suis-je seulement tenu de le faire ? Je ne suis pas le personnage d'une tragédie Shakespearienne, je ne risque pas de me faire tuer pour des comptes non rendus. Si la loi actuelle est claire du côté de l'argent (quoique...), elle n'indique rien quand à ce qui se passe en terme de morale : devrais-je, en retour de cette magnifique semaine de voyage, en organiser une autre, et offrir aux comédiens que nous avons rencontrés une pièce aussi riche et construite que Timon et Titus ? Après tout, si je dois quelque chose, que dois-je réellement ? On brusque le tout dans le mot dette, mais qu'est-ce que la dette et est-elle nécessaire ? Prenons en exemple le 104, magnifique espace octroyé par la mairie de paris réservé à l'expression de l'art, investi par divers habitant du quartier pour exprimer leur propre culture. L'a-t-on construit parce qu'on le devait ? Un monde dont l'action est motivée par la dette perd rapidement sa cohérence. Je ne m'expliquerai pas, par exemple, cette rapide visite à Montmartre et le tour de manège auquel même notre professeur a participé. Alors que faire de ces chiffres scandés partout, de la dette de tel homme, telle institution, ou tel pays ? Tel était le vivace débat qui animait Camille-Clément, Anne-Prudence, Marie, et le reste des membres de  la famille, échauffés quant à la division de l'héritage laissé par le défunt père. Entre aveux surprenants, complots, meurtres, surprises, révélations, le tout brassé dans des lignes de temps alternatives, se juxtaposant à un débat effréné entre divers profils politique, l'analyse de la notion de dette dessine peu à peu des conclusions surprenantes.

 

Finalement, que suis-je en droit de conclure ? Que ce voyage était à la fois beau, instructif et amusant ? Et vous, qu'êtes-vous, bombardé que vous êtes sous le feux des rétrospections, en droit d'exprimer ? On le répètera toujours : il n'est pas à l'art de vous prédire le monde, il se charge de poser les questions et vous confier des pistes de réponses... Je laisse tout à votre jugement ce à quoi pouvait ressembler notre voyage, passé, sans la moindre gêne, à travers un prisme étrange de réalités confondues. Voici déjà longtemps que nous avons rangé la tablette et rallumé nos appareils électroniques, mais croyez-nous, nous ne sommes pas prêts de ranger nos réflexions, ni d'éteindre l'écho des ressentis qui nous ont saisis pendant ce périple dans le monde de l'art vivant...

 

Camille BERGER TL